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Ecole Primaire Supérieure (1912-1942)

L’histoire 1912

L’inauguration des écoles (3e et dernière partie)

extrait du fascicule n°1, JY Martin 1984

UN DISCOURS DE COMBAT
(Extrait du discours de M. GUISTH’AU, le 6 octobre 1912)(2)

« Au moment où se pose avec acuité ce difficile problème, toute équivoque serait dangereuse. Quand les fonctionnaires, et j’entends par là particulièrement les instituteurs, émettent la prétention d’exprimer librement leurs opinions, de quelque nature qu’elles soient, le gouvernement a bien le droit, et c’est même un devoir pour lui, de dire clairement sa volonté ».

« J’aborderai donc la question avec une entière franchise. Association ou syndicat, vous l’avouerai-je messieurs, je n’attache à ces mots qu’une importance médiocre. Le mot n’est rien. C’est la chose qui importe. Tandis que personne ne conteste leur droit d’association, d’excellents républicains et tous les gouvernements, depuis 1891, ont, conformément à la jurisprudence constante, refusé aux fonctionnaires le droit au syndicat. C’est qu’il est inacceptable que les instituteurs veuillent participer, par la voie de l’association, par le moyen de fédération d’associations diverses, au gouvernement lui-même ». (...) « Au congrès de Chambéry, les délégués des syndicats d’instituteurs ont affirmé, plus nettement encore, leurs tendances et marqué le chemin parcouru en décidant l’affiliation à la C.G.T. , à l’organe qui, au sens même de la classe ouvrière, déborde lui aussi les limites tracées par la loi de 1884 et groupe autour d’œuvres anti-militaristes et révolutionnaires, non pas les bourses du travail, les associations à forme strictement professionnelle, mais bien plutôt des syndicats pour qui l’amélioration des salaires, les garanties morales et matérielles, passent bien après la transformation violente de la Société et de la Propriété... »

LES REACTIONS DE LA PRESSE LOCALE ET NATIONALE :

Le sens du discours ministériel est sans équivoque : c’est un discours clairement anti-syndical. Or, les réactions de la presse sont assez contradictoires.

Discours, programme ?

Pour le « PETIT PARISIEN » : « Le discours de très belle tenue et de documentation minutieuse que M. GUISTH’AU a prononcé hier à Savenay, constitue, à vrai dire, le programme du gouvernement pour tout ce qui touche les instituteurs. On sait que la question de l’enseignement primaire a revêtu, dans ces derniers mois, une actualité de premier plan. C’est tout un plan de réformes, ample, vigoureux, net et empreint d’esprit démocratique que le Ministre de l’Instruction Publique a exposé hier après midi. »

A l’inverse, « Les polémiques entre le gouvernement et les instituteurs ne profitent qu’aux adversaires de l’école laïque. Il est temps d’y mettre fin. Ce n’est pas en se querellant sous les yeux de l’ennemi commun que les républicains sauveront leur œuvre menacée par un retour offensif du cléricalisme. Qu’ils oublient ce qui les divise pour le penser qu’à l’intérêt supérieur de l’école laïque, c’est-à-dire, à l’avenir de notre démocratie. »

La vraie question : l’existence même du syndicat des instituteurs

Il y a des degrés dans l’appréciation plus exacte de la portée du discours. « LE MATIN », le contradiction avec la tonalité évidente du discours, croit y voir un désir de conciliation : « Les paroles du Ministre ne manqueront pas d’avoir un grand retentissement. Elles sont pleines de netteté et de franchise. On y reconnaîtra aussi le désir de conciliation et cette douceur persuasive qui valurent à M. GUISTH’AU sa popularité dans son département et lui méritent, encore aujourd’hui, les applaudissements unanimes d’auditeurs appartenant à des partis différents ».

« LE FIGARO » n’y voit, lui, que la justification, à posteriori, de la politique gouvernementale : « Dans un éloquent et important discours sur la question des instituteurs, le Ministre de l’Instruction Publique a, une fois de plus, comme il l’a déjà fait dans maintes circulaires, voulu préciser les raisons qui ont dicté l’attitude du gouvernement vis-à-vis des syndicats ».

A l’inverse, « L’AURORE » y voit une base de discussion possible dans la perspective d’un statut des fonctionnaires : « Ce qui fait surtout l’intérêt du discours de M. GUISTH’AU, ce sont les définitions qu’il établit des droits et des devoirs de l’instituteur. C’est une préface à la loi sur le statut des fonctionnaires et les idées exprimées par le Ministre de l’Instruction Publique pourront utilement être discutées par les intéressés avant que le projet ne vienne en discussion ».

A vrai dire, seul un journal local, « L’ESPERANCE », mesure bien, en l’approuvant, le caractère de discours de combat anti-syndical et anti-C.G.T. des paroles de M. GUISTH’AU : « ... M. GUISTH’AU a tracé nettement le devoir de l’instituteur, en termes mesurés mais énergiques à souhait. Il a fait bonne justice des prétentions malsaines de cette minorité turbulente d’instituteurs qui n’acceptent d’autres limites à leurs droits que celles de leur bon plaisir, réclamant énergiquement toutes sortes de garanties pour leur carrière, mais ne souffrant aucune limite à leur indépendance, nous voulons dire à leur révolte, qui est allée jusqu’à blâmer leur ministre à propos de certaines déclarations au Parlement. Quelques-uns d’entre eux ne se sont-ils pas fait publiquement gloire d’être des antipatriotes ? » « Les moins turbulents de ceux qui se sont affiliés à la C.G.T. prétendent pouvoir donner dans leur école l’enseignement qui leur convient : patriotique ou antipatriotique, selon leurs conceptions particulières, athée, même s’ils le jugent bon. A proprement parler, de telles conceptions relèvent de la démence et nous conduiraient, si elles pouvaient être tolérées un instant, directement à l’anarchie. »

« Devant de telles menaces, il était temps, grand temps, de crier : Halte-là ! Et maintenant que le ministre a fait entendre le langage républicain et énergique vraiment nécessaire, en présences des insolentes prétentions de quelques centaines de fonctionnaires de l’enseignement primaire, il faut faire trêve aux discours : les républicains, les véritables amis de l’école laïque attendent les actes du gouvernement. » « Qu’il se dise que la Confédération Générale du Travail, qui se dresse chaque jour plus menaçante devant le pouvoir légal, aurait depuis longtemps vécu, si le gouvernement de la République n’avait pas laisser s’émousser dans ses mains le respect dû aux lois, s’il avait su accomplir toujours le plus essentiel de ses devoirs, qui est d’assurer l’ordre dans la liberté ».(1)

Les actes prolongeant le « langage républicain » suivront effectivement : le syndicat des instituteurs est dissout par le ministre. Le discours de Savenay annonçait cette mesure.

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